ARTISANS EBÉNISTES DE FRANCE

Patrick Avrilla, ou l'homologation omniprésente

Fiche d'identité :

Ebénisterie d’art - Patrick Avrilla
Patrick Avrilla – 48 ans
3 ouvriers
Plus de 200 meubles homologués
En activité depuis 1985, en Vendée (85)

Pouvez vous nous parler de votre parcours ?

Patrick Avrilla : A 11 ou 12 ans, je voulais être marin-pêcheur. Mon père l’était, et m’en a dissuadé : le métier devenait trop difficile. Sorti du travail, mon autre passion était et reste d’ailleurs toujours la mer et les bateaux ! Enfant, j’ai passé beaucoup de temps chez mon grand-père qui « bricolait » dans son garage. Je n’avais pas classe le jeudi après-midi et prenait un plaisir immense à l’assister, pour raboter et scier de petits morceaux de bois. C’est devenu ma passion. Deux ans avant de partir en apprentissage j’avais déjà ma place réservée chez mon futur patron. J’allais toutes les semaines dans ma future entreprise où j’effectuais de menus travaux de ponçage, curieux d’apprendre. J’ai d’ailleurs toujours des contacts avec mon patron d’apprentissage ! Son grand-père était compagnon du devoir, et il m’a encouragé à faire le tour de France. C’est ainsi qu’après mes deux ans d’apprentissage et deux ans de brevet de maîtrise, j’ai fait les démarches pour intégrer les compagnons du devoir et je suis resté sur le Tour de France pendant 5 ans.



Que vous a apporté cette expérience ?

P.A. : Quand je suis retourné en Vendée, je me suis rendu compte que le compagnonnage m’avait ouvert de multiples horizons. En 1992, quand on m’a proposé de partir à New-York pour faire le relevé de cotes d’une boiserie, je ne me suis pas posé la question deux fois avant d’y aller ! Le compagnonnage m’a sans aucun doute donné cette ouverture d’esprit et cette flexibilité. J’y suis allé pour approfondir mon métier, et au retour j’ai réalisé que c’était une expérience incroyable de par la richesse et la diversité des situations et des gens rencontrés.



Quelle a été votre mission à New-York ?

P.A. : On m’a demandé de partir très rapidement faire un relevé de cotes pour une boiserie régence dans un appartement à New-York par le biais d’un décorateur. J’ai dit oui et nous sommes partis une semaine et demi plus tard prendre les mesures. J’ai dû trouver des jeunes du compagnonnage pour m’aider à faire la boiserie, et nous sommes partis à trois pour la poser en 10 jours. Suite à ça, l’entreprise m’a contacté pour me dire que l’immeuble comprenait d’anciens meubles français marquetés, copies de meubles Louis XV réalisés fin XIXè, et nous a demandé de rester une semaine de plus pour faire tous les relevés de dimensions. Cela concernait un bureau cylindre, une coiffeuse, et une commode transition. J’ai pu argumenter que j’étais capable de faire ces meubles grâce à l’épreuve « travail de réception » des compagnons du devoir : j’avais fait une copie de table à la Bourgogne toute marquetée, qui a représenté 1 000 heures de travail. Quand nous sommes revenus, on nous a donné le feu vert après devis pour faire les meubles : cela représentait 5 000 heures de travail à faire entre décembre 91 et fin juillet 92. C’était formidable. Cette expérience a stimulé l’entreprise car beaucoup de communication a été faite autour de ce travail, avec dossier de presse, portes ouvertes, présence de journalistes.



Comment avez-vous développé votre clientèle ?

P.A. : Installé depuis 1985, je me suis fait une clientèle locale petit à petit. Je me suis découvert il y a six ou sept ans une passion pour la décoration. J’évolue toujours : avant je ne faisais que du meuble meublant, puis du meuble marqueté, et même des pièces contemporaines avec des touches de marqueterie pour me démarquer. Aujourd’hui les gens savent que j’aime la déco, ce qui me procure des agencements très intéressants à faire à partir de mes idées. Je ne suis peut-être pas un ébéniste conventionnel, mais c’est cette manière de travailler qui me plaît. Récemment nous avons même restauré un bateau !



Quels sont les avantages de faire partie des Artisans Ebénistes de France ?

P.A. : Je fais partie des A.E.F. depuis 1994. A l’époque c’était la FNSPA, qui a initié le label. J’ai toujours fait partie d’une association, j’étais très attentif à ce qui se passait pour promouvoir le travail de l’artisan. Il n’est pas forcément reconnu. Ce projet de label correspondait parfaitement à ce que j’attendais du métier. Le fait d’être A.E.F. nous a même permis, à mes ouvriers et à moi, de tirer la qualité vers le haut. Nous devons respecter une charte de qualité, ce qui n’est pas un vain mot ! Même si je pense être un puriste du métier, la charte m’a permis d’améliorer certains points de mon travail. La qualité nécessite une base de référence commune.

Etre ébéniste, c’est être un peu isolé, et le réseau AEF est très intéressant en terme d’échanges. Les quelques réunions dans l’année, entre collègues départementaux et même régionaux, permettent d’instaurer un « esprit d’équipe », et si on a besoin d’un conseil, on s’appelle. Il n’y a pas de concurrence mal placée, chacun a son tour de main mais n’est pas fermé à aider si c’est pour faire progresser le métier.



Vous homologuez beaucoup de meubles : Quel est votre secret ?

P.A. : Je n’homologue pas tous les meubles, car ils ne sont pas tous aptes à être homologués ! C’est vrai que j’ai tendance à faire du haut de gamme, mais je ne vais pas refuser de faire un petit meuble en mélaminé, ou de la restauration. Si le client a confiance en moi, c’est un service à rendre également. Et ce n’est pas parce qu’un meuble n’est pas homologué qu’il n’est pas fait dans les règles de l’art.

Si j’ai beaucoup de meubles homologués, c’est parce je crois en ce que je fais. J’ai fait au client deux propositions : une en contre-plaqué, et une toute en massif, et c’est la dernière qu’il a choisi ! Je crois qu’il faut faire confiance au client sur le choix de la qualité. Il ne faut pas supposer à l’avance le pouvoir d’achat du client. L’ébéniste n’est pas forcément apprécié parce qu’il baisse les prix et la qualité, et son travail peut en être déprécié. Le client sera d’autant plus sensible que l’ébéniste saura parler de son métier et le faire partager à son client. La promotion du label, c’est à l’artisan de la faire pour en récolter les fruits. Il n’y a que des avantages à faire homologuer un meuble, pour le client et pour l’ébéniste ! Une fois que les clients ont plusieurs meubles homologués, ils la demandent d’eux-mêmes.

Il y a bien sûr des contraintes à être A.E.F. : des papiers à remplir, un suivi photo à faire, mais cela m’a fait progresser. Il y a des dossiers photos sur de très beaux meubles, de beaux agencements que j’ai aussi gardés pour moi. Je laisse des fascicules dans le hall d’exposition, les clients y sont sensibles et apprécient de voir les œuvres réalisées, parfois même me demandent un double du dossier photo ! La contrainte se transforme en argument publicitaire. Les outils qu’on nous a demandés font levier. Les clients sensibles, qui viennent à l’atelier pendant la conception du meuble par exemple, ont bien compris la démarche patrimoniale d’une oeuvre, qui se transmettra de générations en générations. C’est une réelle fierté pour le client, d’où l’intérêt de ce dossier de fabrication et de l’homologation ! On va se rendre de plus en plus compte des retombées du travail associatif, mais il faut que les ébénistes qui y adhèrent portent le projet. Trop d’ébénistes pensent ne pas avoir de meubles à homologuer, mais je suis la preuve que c’est parfaitement possible ! Dans tout travail bien fait il y a matière à homologation.



Quel est aujourd’hui votre axe de travail ?

P.A. : Aujourd’hui nous nous démarquons beaucoup avec « la courbe ». Dans l’agencement contemporain, j’exploite une niche peu traitée par les ébénistes. Je propose des meubles en contemporain avec du cintre, de nouvelles lignes de déco, des matériaux design, des compositions avec du verre. Nous sommes sur un chantier dans une maison qui représente 2 200 heures de travail, avec une chambre ambiance « bateau », cuisine, salle de bain avec incrustation de rose des vents, et une grande pièce à vivre, vestiaire et escalier en acajou du Honduras, un agrandissement spa et hammam. Nous avons fait un travail d’ensemble sur cet habitat (étude, plan), ce qui est une évolution très intéressante de notre métier. Je travaille aussi avec des spécialistes du verre sablé, gravé, de l’inox, etc. J’ai trois jeunes ouvriers que je forme depuis 6 ans, et je m’entoure de spécialistes qui petit à petit ont acquis ma confiance. L’esprit d’équipe est très important dans ce métier.

Propos recueillis par Laëtitia Fritsch


Patrick AVRILLA - Ebénisterie d'Art Avrilla
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